Magali Lefebvre
Duunkerke (DK)
26/05/11 - 09/07/11
 
       
Reconstruit / déconstruit

L’une des composantes de l’installation D.K. (2009), déployée par Magali Lefebvre, est un ensemble d’objets disposés le long du mur. On remarque une porte, une plaque de carton gris, un gros tasseau de bois, une règle de maçon, une sorte de glissière en bois… Ces éléments évoquent une ascendance minimaliste (1), ou bien les matériaux achetés dans des magasins de bricolage et présentés tels quels dans certaines oeuvres de John M. Armleder. Ils donnent aussi l’impression d’être en attente d’élaboration, un peu comme un environnement de chantier est le prélude à l’apparition de nouvelles formes.

Parmi ces objets, un cadre à l’envers, que deux barres de plâtre appuient contre le mur, retient l’attention. Est-ce une manière de tourner le dos à l’image photographique, qui était jusqu’à une période récente le medium principal de l’artiste ? Depuis l’installation Keine Geschichte mehr, nur ein Moment (2008) (2), Magali Lefebvre développe son intérêt pour l’architecture et les sites industriels sur le terrain de la sculpture, en délaissant la photo. D’un autre côté, les objets composant le reste de l’installation D.K. sont réalisés d’après des images prises dans le nord de la France, près de Dunkerque. La photographie reste ainsi présente comme une étape intermédiaire ou un document de travail. Plus important, certaines problématiques développées dans les images demeurent dans les objets en trois dimensions. On retrouve en particulier un éloignement par rapport aux référents des oeuvres. Dans les photographies, cela se traduisait par une déréalisation due à des prises de vue nocturnes, donnant lieu à des images dotée d’une lumière presque surnaturelle (3). Avec ses volumes, Magali Lefebvre prend ses distances vis-à-vis de ce qu’elle a observé par le moyen de la maquette, qui implique un changement d’échelle et une modélisation du réel.

Les maquettes de Magali Lefebvre représentent soit des édifices entiers, soit des fragments. La maison en carton à l’une des extrémités de D.K. reproduit l’intégralité d’une construction étrangement édifiée sur du sable, puis laissée inachevée. Elle ne renvoie à aucun bâtiment à venir, mais n’est que la trace d’une architecture sur le point de disparaître. En ce sens, elle correspond à l’analyse que Vincent Pécoil donne de certaines sculptures-maquettes de Didier Marcel. « Les maquettes servent habituellement à matérialiser un futur sous la forme d’un projet ». Au contraire, celles de Didier Marcel, figurent des ruines, des vestiges. Elles s’inscrivent dans une temporalité qui ne relève pas « de la projection dans l’avenir », mais plutôt « du rappel, de la commémoration. » (4) La différence est que, d’une apparence stylisée (5), la maquette de maison de Magali Lefebvre accentue l’incertitude entre le projet et la ruine. Accessoirement, on notera que la bâtisse réelle qui a servi de modèle est appelée par les gens du cru la « maison de l’architecte », alors qu’elle a été construite de façon aberrante par un autodidacte, ou la « maison du pendu », parce que quelqu’un s’y serait suicidé, ce qui lui ajoute une dimension tragique (6).

Les autres maquettes de D.K. consistent davantage en prélèvements d’architectures industrielles. Ce sont des volumes apparemment abstraits, maintenus l’un au-dessus de l’autre par de fines tiges en bois et reliés à un socle. Ils sont comme suspendus, en référence à leur position spatiale dans des installations industrielles (du genre qui comporte des conduites, des tours, des escaliers, des tapis roulants transportant des matériaux, etc.). On trouve aussi une cheminée de haut-fourneau peinte en noir, séparée de l’ensemble dont elle était une partie et maintenue en l’air par des tréteaux très fins - d’où son aspect anthropomorphique, voire clownesque. Une maquette de gazomètre cylindrique est amputée d’un quart de son volume. D’autres fragments, des meurtrières de bunkers et une partie de rampe de lancement de missiles V2, évoquent un contexte de guerre. Finalement, un détail d’un bunker (une section tronquée de colonne) a été reproduit en plâtre à plusieurs exemplaires miniature. Il est devenu un élément modulaire qui, assemblé par petits groupes, suggère des structures cristallines ou des maquettes de gratte-ciel. De l’opacité ou de la compacité initiales caractérisant cette partie de bunker, Magali Lefebvre nous conduit à l’idée d’atrium buildings transparents, modernistes, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

L’utilisation de fragments architecturaux dans ces sculptures accentue la perte de leur référent réel : la globalité des systèmes industriels où ces formes prenaient leur sens est perdue. L’éloignement par rapport à leur contexte d’origine est redoublé par le passage d’une industrie lourde et polluante à des maquettes fragiles, parfois graciles. Enfin, en assemblant dans son oeuvre des éléments prélevés sur des sites distincts, Magali Lefebvre crée un paysage industriel imaginaire doté de variations de hauteurs soigneusement étudiées, un non-site qui devrait être incohérent, mais qui, curieusement présente une unité. Comme des formes mises en réserve pour un musée imaginaire d’une architecture anonyme.

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Pierre Tillet est critique d’art. Il collabore à Frog et à 02.


(1) Tout comme l’ordonnancement de modules trapézoïdaux dans l’installation Keine Geschichte mehr, nur ein Moment (2008), qui renvoie aux sculptures sérielles composées de briques posées au sol de Carl Andre.
(2) « Plus trop d’Histoire, juste un moment ». Installation présentée notamment lors de l’exposition Re-cherche, Kunstakademie, Stuttgart, 2008.
(3) Pour certaines photographies comme la première de la série Chemical Valley (2008) qui en comporte neuf, on pourrait parler de lumière « boréale ».
(4) Vincent Pécoil, « Didier Marcel. No man’s land » in Art Press n° 315, septembre 2005, p. 34.
(5) Il n’y a pas de trace de dégradation dans la maison en carton de Magali Lefebvre, contrairement aux édifices en ruine, par exemple dévasté par les flammes, que Didier Marcel réalise en maquettes.
(6) On trouve parfois, dans les images ou les sculptures de Magali Lefebvre, une tonalité particulière, quelque chose comme l’idée d’un lieu du crime. C’est le cas dans une photographie intitulée Diester (2006), où la pompe à essence surmontée d’une enseigne fait bien plus penser à un décor de polar qu’aux Gasoline Stations d’Ed Ruscha.
© Magali Lefebvre, Gazomètre, 2008, bois, carton, 47 x 47 x 107 -- Cabanes, 2008, bois, carton, papier noir, 9 x 30 x 127 cm